Avec quelle mentalité aborder l’apprentissage

La mentalité avec laquelle un projet d’apprentissage est abordé est l’un des principaux facteurs qui déterminent le succès ou l’échec du projet en question. Il faut se croire capable d’apprendre malgré les difficultés initiales. Il faut savoir que votre cerveau, tout comme votre corps, peut être entrainé et transformé. Si vous avez déjà réussi à devenir doué dans un domaine où initialement vous étiez archinul, vous le savez déjà. Si vous pensez au contraire que vos habiletés dépendent principalement de vos gênes ou de votre “talent”, vous allez devoir apprendre à changer votre mentalité sur le sujet.

Par défaut, dans la plupart des domaines, nous faisons généralement preuve de ce qu’on appelle un “fixed mindset” et percevons nos habiletés comme une série de “talents” tous plus ou moins innés. Je suis bon dans tel domaine et je ne suis pas bon dans tel autre domaine. Cela nous amène à nous en tenir aux activités que nous maîtrisons déjà, à voir les erreurs, les efforts et les difficultés comme des signes de lacunes personnelles et à rapidement abandonner face à l’adversité. L’opposé du “fixed mindset” est le “growth mindset”, une mentalité axée sur l’apprentissage, sur les efforts et sur les progrès à long terme. On fait preuve d’un growth mindset lorsque l’on considère nos habiletés comme étant transformables par les efforts et par l’entrainement, que l’on cesse de craindre les nouveaux défis et que l’on commence à percevoir les erreurs comme des opportunités d’apprentissage. Cette dichotomie est simpliste, mais globalement correcte. Des études sérieuses ont été menées sur le sujet et il semble bien que d’encourager le développement d’un growth mindset mène à des progrès substantiels chez plusieurs individus de tous les âges. Cela a définitivement été mon cas lorsque, à l’âge de 26 ans, j’ai pour la première fois découvert le concept de neuroplasticité en lisant le livre "The Brain that Changes Itself". C’est seulement à partir de ce moment que j’ai commencé à me lancer des défis qui m’auraient jadis semblé insurmontables. Le livre explique comment nos cerveaux peuvent réorganiser leur structure et se transformer tout au long de nos vies, y compris durant l'âge adulte et durant le "troisième âge". L’apprentissage de nouvelles habiletés complexes force le cerveau à faire travailler certaines parties spécifiques pour les rendre plus efficaces. Imaginez que vous avez une série de câbles électriques dans votre tête. Quand vous apprenez quelque chose de nouveau, vous réorganisez la façon dont tous ces câbles sont connectés et vous rajoutez de l’isolant autour des câbles pour que l’information circule plus vite. Dans certains cas, certaines parties du cerveau vont littéralement devenir physiquement plus grosses, presque que comme un muscle. Le développement de nos habiletés intellectuelles ne se fait pas de façon magique ni de façon infinie, mais cela peut se faire à un niveau qui m’a beaucoup surpris et énormément inspiré.

À partir du moment que l'on comprend que nos cerveaux et nos corps peuvent être transformés, soudainement le champ des possibilités qui s’offrent à nous devient beaucoup, beaucoup plus large. Ce qui initialement semble impossible peut devenir possible, et ce qui est possible peut devenir carrément facile. Mais pour pouvoir en arriver là, il faut investir des efforts et il faut se croire capable de surmonter les obstacles auxquels tôt ou tard nous allons faire face. Alors la prochaine fois que vous serez sur le point de déclarer que vous n'êtes "pas bon" dans un domaine qui vous tient à coeur, ajoutez simplement les mots "pour l'instant" à la fin de votre phrase.

Liens optionnels utiles:

  • Résumé du livre “The Brain that Changes Itself” portant sur la neuroplasticité.

  • Autre résumé du même livre.

  • Bill Gates commentant l’ouvrage qui a popularisé les concepts de "growth mindset" et de "fixed mindset": (ou si vous préférez, voici un vidéo qui résument les deux concepts en 5 minutes, avec des dessins).

  • Présentation et discussion de 47 minutes réalisées dans les locaux de Google (Notez en passant que pour tous les liens sur Youbube, si cela ne nuit pas trop à votre niveau de compréhension, vous pouvez cliquer sur la petite rondelle en bas à droite de l’écran pour accélérer de 25 ou 50 ou même 100% la vitesse du visionnement. Vous pouvez aussi les télécharger en version mp3 en utilisant un outil comme celui-ci.).

  • Documentaire de 52 minutes sur la neuroplasticité.

  • TED talk de 6 minutes sur le concept de “grit”, sur comment la passion et la persévérance à long terme sont des facteurs beaucoup plus importants que le QI ou le “talent”.  

  • Encore sur le “grit”, présentation et discussion de 52 minutes réalisées dans les locaux de Google.

  • Animation TED-Ed de 5 minutes expliquant comment fonctionne l’apprentissage.

L'entraînement délibéré, pour toutes les formes d’apprentissage

L’art de la mémoire est un outil absolument extraordinaire, mais bien entendu il faut plus que des techniques de mémorisation si l’on souhaite apprendre à, par exemple, danser, faire un art martial, jouer d’un instrument de musique ou résoudre des problèmes mathématiques complexes. Heureusement, lorsque les conditions sont propices, à peu près n’importe qui peut apprendre à développer plus ou moins n'importe quelle habileté. On ne peut pas tous devenir le ou la meilleure au monde, mais on peut tous s’améliorer de façon assez spectaculaire. Pour développer une nouvelle habileté, l’ingrédient le plus indispensable n’est pas le “talent”, c’est plutôt ce que le psychologue Anders Ericsson appelle "l'entraînement délibéré". Si vous avez un “growth mindset”, que vous procédez de façon intelligente et que vous êtes prêt à investir le temps et les efforts nécessaires, il n’y a pratiquement aucune compétence qui est complètement hors de votre portée. Combien de temps? Si l'on parle de devenir un véritable expert, quelqu'un qui est clairement parmi les meilleurs au monde, la réponse va varier selon les domaines, mais dans tous les cas on parle de plusieurs années et de plusieurs milliers d'heures. Mais si vous souhaitez seulement être "bon" ou "compétent" et que vous vous y prenez de la bonne façon, vous pouvez développer une nouvelle habileté en un total d’environ seulement 20 heures de pratique, soit moins de temps que la plupart des Québécois passent devant la télévision à chaque semaine. On parle d'environ 45 minutes d'entraînement par jour pendant un mois. Cela peut aussi se faire sur une plus longue période en pratiquant moins fréquemment. Il est possible d’accélérer l’apprentissage en pratiquant plus longtemps à chaque jour, mais sachez que vos corps et vos cerveaux auront toujours besoin d’une certaine quantité de temps et de sommeil pour réellement consolider vos nouvelles connaissances et habiletés. Investir toutes ces périodes de pratique n'est pas nécessairement facile, mais ce n'est certainement pas surhumain. En réservant, par exemple, trois périodes de 60 minutes chacune par semaine à la pratique, il n'est pas irréaliste de penser que vous pourriez développer trois habiletés complètement nouvelles au cours des 6 prochains mois.

Pour être efficace, les principaux ingrédients à garder en tête sont les suivants:

Information: Consulter les experts, soit en ligne ou en personne ou à travers la lecture, peut nous épargner d’innombrables d’heures d’efforts à moitié gaspillés. Il faut par contre éviter d’utiliser la lecture et la recherche comme une forme de procrastination.

Division: Rien n'est particulièrement difficile si vous divisez la tâche en une série d'éléments plus simples qui peuvent être d’abord pratiqués séparément. Une fois atteint une certaine compétence de base, il devient rapidement pertinent de faire le contraire et de pratiquer de façon mélangée différents concepts et habiletés qui sont interreliés. La recherche n’est pas toujours claire sur le sujet, mais il semble sage d’alterner entre la pratique d’éléments très spécifiques et la pratique plus générale d’une habileté dans son ensemble.

Sélection: Tentez de tout apprendre en même temps, c’est une excellente façon de se rendre nulle part à toute vitesse. Il faut plutôt se concentrer d'abord sur les éléments les plus fondamentaux, ceux qui vont produire un maximum de résultats. Pour l’apprentissage d’une langue par exemple, on concentre ses efforts sur la prononciation, sur les 1000 ou 2000 ou 3000 mots les plus communément utilisés et sur la grammaire de base. À la guitare, vous pouvez jouer la majorité des chansons les plus populaires des dernières décennies en vous concentrant seulement sur 4 ou 5 accords.

Séquence: Les éléments à apprendre doivent bien sûr être ordonnés de façon logique. Règle générale, il faut d’abord s’assurer de bien maîtriser les fondements avant de s’attaquer aux éléments plus complexes. On peut à l’occasion se lancer des défis qui semblent au-delà de nos habiletés actuelles, mais la majorité de notre temps et de nos efforts devraient être consacrés à la maîtrise des éléments fondamentaux d’une habileté (travailler ses gammes au piano par exemple). Si une action semble être beaucoup trop difficile, c’est probablement parce que vous avez négligé certaines étapes en cours de route.

Intensité: C’est un thème qui revient constamment dans l'entraînement des experts. Il faut souvent pratiquer avec des objectifs spécifiques qui sont légèrement au-delà de notre zone de confort, idéalement quelque chose que vous avez des chances de réussir au cours des deux ou trois prochaines séances de pratique. L’apprentissage se fait de façon plus efficace lorsqu’il est difficile, mais sans être décourageant. De brèves périodes d'efforts intenses valent davantage que de bien plus longues périodes d'efforts modérés.

Fréquence: Se pratiquer aussi fréquemment que possible. La constance est plus importante que la durée. Vingt minutes de pratiques quotidiennes valent davantage que cinq heures consécutives une fois par semaine. L'apprentissage est consolidé durant les nuits de sommeil (particulièrement durant les deux dernières heures d'une nuit de 8 heures) qui séparent nos périodes de pratique. Si vous avez davantage de temps et d’énergie, une période de 90 minutes de concentration permet de produire d’excellents résultats.

Feedback: Idéalement fourni par un coach compétent, sinon par une analyse rigoureuse de sa propre performance. Observer et analyser des performances d’expert peut également être très instructif. Dans tous les cas, il faut trouver des façons de vérifier si vous procédez ou non de la bonne façon, histoire de ne pas par inadvertance répéter mille fois la même erreur. Plus vos objectifs à long terme sont ambitieux, plus il est important d’éviter de pratiquer incorrectement et de développer de mauvaises habitudes.

Analyse: Ça va avec le feedback. Quels sont les défauts à corriger? Quels types d’exercice pouvez-vous pratiquer pour y remédier? Comment s'y prendre pour continuer de s'améliorer? Il faut traiter son apprentissage comme un scientifique, mettre l’emphase sur ses faiblesses et expérimenter. Pour les joueurs d’échecs, le facteur numéro 1 pour prédire le niveau d’habileté atteint n’est ni le quotient intellectuel, ni le nombre de parties jouées, mais bien le temps passé à analyser ses anciennes parties.

Enjeux: Ou entêtement si vous préférez. Il faut mettre sur pied un plan d'entraînement et s’assurer de le respecter. Il est facile de faire de belles résolutions, il est plus difficile de les mettre en pratique. Pour que l’individu distrait et imprévisible que vous êtes parvienne à s’activer de façon régulière, cela aide de bloquer à l’avance des périodes de temps consacrées à la pratique, de les inscrire dans son agenda, de laisser son cellulaire dans une autre pièce, d’installer des mines antipersonnelles devant sa porte et de ne pas ressortir avant que notre période de 10, 20, 30 ou 90 minutes de pratique ne soit terminée. Pour s'assurer que l'on va persévérer assez longtemps, on peut utiliser la pression sociale (s'entraîner avec quelqu’un d’autre ou encore s’engager ouvertement auprès des autres) ou, plus efficace encore, déterminer une série de conséquences réelles qui nous seront imposées en cas d’échecs. La menace de voir 200$ être débité de votre compte de banque et remis à la campagne électorale de [insérez ici une figure que vous ne pouvez pas sentir] peut motiver à faire bien des miracles. De tels engagements peuvent être pris avec des outils comme www.beeminder.com/

L’acronyme pour retenir ces éléments est IDSIFAE (une IDée SI FAcilE). Le “S” et le “F” de l’acronyme correspondent chacun à deux éléments.

Liens optionnels utiles:

  • TED talk de 19 minutes sur comment il est possible de passer du niveau complet débutant au niveau intermédiaire en une vingtaine d'heures de pratique réparties sur quelques semaines.

  • Exemple d’une méthode qui fonctionne (ou si vous préférez, la même méthode présentée dans une conférence de 24 minutes)

  • Cours en ligne gratuit et excellent sur l'apprentissage.

  • Résumé de l'excellent ouvrage sur lequel le cours en ligne ci-dessus est basé.

Pour développer une expertise de haut niveau

Aussi surprenant que cela puisse paraître, dans la plupart des domaines, le niveau de compétence n’est que faiblement corrélé avec les années d’expérience. Il est par contre très fortement corrélé avec la quantité d’heures consacrées à de véritables formes d’entraînement délibéré. Il ne suffit pas de répéter une action encore et encore et encore. Le problème est qu'après avoir développé un niveau de compétence de base, généralement soit les gens cessent de fournir des efforts, soit ils n’ont plus de réels moyens de savoir si ce qu’ils font fonctionne ou non (d’où la pertinence de se fier à des données objectives). L'entraînement délibéré demande des efforts et n’est pas toujours amusant. Pratiquer au-delà de sa zone de confort est, par définition, inconfortable.

Comment pouvons-nous donc dépasser les niveaux intermédiaires et continuer de s’améliorer sur le long terme? La réponse n'est pas simple, mais essentiellement il faut éviter de se mettre sur le pilote automatique, continuer de se fixer des objectifs précis qui sont légèrement au-dessus de notre zone de confort et analyser rigoureusement nos erreurs mêmes les plus minimes. Si vous souhaitez lire un livre sur le sujet, “Peak” de Anders Ericsson et Robert Pool est excellent. "Mastery" de Robert Greene peut aussi servir de source d'inspiration.

Liens optionnels utiles:

Pour les geeks, la section bibliographie de ce site suggère plusieurs autres ouvrages fascinants.


Quelques précisions concernant l'apprentissage des langues

Tous les principes énoncés auparavant s’appliquent.

Mon auteur préféré sur le sujet se nomme Gabriel Wyner. Vous pouvez l’entendre formuler de particulièrement bons conseils dans cette entrevue, ou vous pouvez lire essentiellement les mêmes conseils dans cet article. Son livre est tout aussi excellent. Les seuls éléments importants que j’ajouterais sont le fait que, pour l’acquisition initiale du vocabulaire de base, l’utilisation de mnémoniques peut être tellement efficace que je pense que cela vaut la peine de sacrifier un peu de la pureté de l’approche “sans traduction” préconisée par Wyner. À ce sujet, voici un article fascinant expliquant comment l’auteur de Moonwalking With Einstein a utilisé des mnémoniques pour apprendre 1100 mots en une série de très courtes pratiques qui en tout ne totalisent que 22 heures (notez que ses courtes pratiques ont été étalées sur une périodes de trois mois, le “in a day” qu’on voit dans le sous-titre de l’article a sans doute été ajouté par un éditeur pressé qui n’a pas lu l’article). Ou encore, voici un court vidéo montrant un exemple de ce qu’un mnémoniste bien entrainé peut réussir à accomplir en étudiant l’espagnol pendant seulement un mois. Notez que l’apprentissage de l’espagnol est je pense beaucoup plus difficile pour un Suédois comme lui que pour un francophone.

Plusieurs mots n’ont pas besoin de mnémonique pour être appris, véhicule/vehiculo par exemple. Mais pour bien d’autres, les trucs de mémorisation peuvent grandement accélérer l’apprentissage initial. Une fois qu’un certain niveau de familiarité avec le nouveau mot a été développé, on peut bien sûr oublier le “truc” que nous avons utilisé au début. Il est possible de placer les nouveaux mots dans des palais de mémoire avec une image pour la prononciation interagissant avec une image pour la signification. Cependant, il est parfois plus simple d’oublier les palais de mémoire et de se contenter sur les associations directes. À vous de voir.

Liens optionnels utiles:

  • Autres conseils utiles et intéressants.

  • Si vous étiez anglophone, je vous recommanderais probablement d’utiliser ce produit.

Trois petites citations que j’aime bien

Vous ne les trouverez dans aucune compilation de citations inspirantes:

  • Celle-ci est extraite d'une étude sur l'entraînement d'athlètes olympiques et citée par Angela Duckworth dans son ouvrage Grit - The Power of Passion and Perseverance : “Superlative performance is really a confluence of dozens of small skills or activities, each one learned or stumbled upon, which have been carefully drilled into habit and then are fitted together in a synthesized whole. There is nothing extraordinary or superhuman in any one of those actions; only the fact that they are done consistently and correctly, and all together, produce excellence.”

  • Celle-ci est improvisée en entrevue par Alex Mullen, l'actuel champion du monde de mémorisation: "Recognize that a lot of barriers are just psychologicals. People in 15 years are destroying the old world records for memory, records that at the time people thought were close to unbeatable. People thought that we were at the limits of human memory and [we're now destroying those records]. It just goes to show that those were psychological barriers and I think the same is true for most things in life. [...] Recognizing that is important to be able to accomplish anything."

  • Et celle-ci est improvisée par Tim Ferriss à la fin d'une entrevue lorsqu'on lui demande quelle est sa "definition of greatness": (longue pause) "Trying to be just a little bit better, inch by inch, millimeter by millimeter, whether it's the next day or the next week and not beating yourself up about it. If you fail, for an entire week, for an entire month, just get up and brush the dirt up and get back to it. It's not a straight line. It's a very jagged, intimidating and sometimes exhausting experience. Nobody who does huge things just takes off like a smooth rocket shot, it's a roller coaster. The biggest names you can imagine (...) all of these people have self-doubt, they have moments where they want to give it all up and quit and just sleep under the covers and not get out of bed for the day. So my definition of greatness is recognizing that's part of the human condition. You're not a failure if you feel that way. I certainly feel that way, quite a bit, even today (...), it's very intimidating and I don't think it goes away. It's not about overcoming your fears all the time, it's about facing your fears and be like "Ok, I'm afraid, but I'm gonna keep on plugging away anyway.""